Une complétude
1. Cela se passe à Paris au printemps. Deux personnes s'aiment en présence d'une troisième, à moins qu'il ne s'agisse de l'absence de cette troisième personne. Et à moins encore qu'il n'y ait là qu'une seule personne. Cela se passe à Paris au printemps, et à Calcutta.
A l'origine je n'avais pas mesuré la permanence de Calcutta en moi, quelque chose comme cela, au-delà de l'alternance de mes voyages là-bas. Mais je supposais désormais la réalité de cette permanence, d'une répétition et d'un arrachement, de cette sorte de dépossession : je commençais à reconnaître quelques phénomènes épars, tout le long de la surface du temps et voyage après voyage, qui témoignaient de cette répétition et de ma dépossession d'alors, qui témoignaient de Calcutta.
Combien de temps duraient mes absences ? C'était d'une violence physique précise et incontrôlable, celle d'une aimantation soudaine et exclusivement intime en son amorce, même si la chose déviait rapidement et inévitablement en direction de quelques autres : sans doute y avait-il toujours eu une joie en cette violence, j'en conviens aujourd'hui, une irradiante joie intime et aucune autre cause à cela, à cet arrachement de Calcutta. Mais à présent je ne voulais plus. Je ne voulais plus laisser faire ni laisser venir cela. Comment s'y prendre ?
Peut-être seulement attendre un peu d'abord, un tout petit peu attendre, et par exemple constater. Patiemment constater, lorsque la joie montait, lorsque quelque chose de cet ordre postulait brutalement à l'emprise et à Calcutta. Ou bien il eût d'abord fallu pleurer, je ne sais pas, lorsque la joie venait, à douces larmes amères par exemple, à douces larmes amères de mon impuissance d'alors. En tout cas trouver quelque chose, car je ne voulais plus. Et me lâcher la main, oui, cela aurait peut-être été de cet ordre-là et pas d'un autre, de cet ordre-là finalement et non pas de celui d'une constatation. Me lâcher la main et garder la sienne dans la mienne, me lâcher la main pour garder la sienne dans la mienne.
Ainsi ne plus la perdre et ne plus la quitter, mais tout en lui laissant à elle le droit de me quitter moi, le droit de me quitter en me quittant si bon lui avait semblé, mais surtout le droit de me quitter sans que l'on ne se fût jamais quitté, me semblait-il, elle et moi. Mais le droit mon cher amour, le droit je vous demandais un peu. Ne plus la quitter moi.
Mon corps était un massacre, alors, tout mon corps, je m'en souviens. Mais je ne voulais plus, il ne fallait plus. Je voulais cesser cela, cesser toujours et pour toujours, ne plus laisser venir ni passer la violence et la joie de Calcutta.
Mais enfin qu'est-ce que c'était que cette chose et que disait-elle ? Il disait simplement Calcutta, la chose, et il le répétait en tournant autour aussi longtemps qu'il le faudrait, il disait Calcutta et aussi la transcendance et la grève, par exemple. Jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, il disait, cette chose, jusqu'à ce que ça disparaisse ou que ça illumine, on ne pouvait pas savoir à l'avance mais il faudrait choisir. Il disait aussi la grève et la limite, cette chose, la bordure. Enfin la "bordure", la "transcendance"... Une tuerie simplement, je m'en souviens et même plusieurs, plusieurs tueries sanglantes.
Lui laisser de la place, à présent. Et cette place la lui garder, la lui garder pendant qu'elle-même croîtrait et multiplierait, quelque chose comme cela, pendant qu'elle-même se partagerait, quelque chose comme cela ou bien seulement la moitié de cela : à Paris, à Miami ou dans le sud, en toute géographie.
C'était une attention à elle, une attention neuve et entière à cette femme, incalculée et décidée tout à la fois. Alors la regarder et la laisser me regarder d'abord, si c'était une attention neuve et entière, commencer par cela nécessairement, le regard, mon regard sur elle et son regard sur moi, et ensuite aussi nécessairement eh bien la toucher, la toucher elle et la laisser elle me toucher moi. Lui dire et lui redire, ensuite et sans cesse, le lui dire et qu'elle-même me le dise et me le redise, qu'elle ne cesse pas. Mais je tremblais. Je tremblais encore et déjà. Mon corps et le massacre d'alors, d'avant. Mais fin du massacre.
Alors son corps à elle beauté, il fallait le dire d'abord comme cela, beauté et beauté : beauté bleutée, rouge. Et je ne savais rien, alors, avant, je ne savais absolument rien de rien depuis mes absences de Calcutta, sinon deux ou trois toutes petites choses quand même, deux ou trois sortes d'éléments en soi, comme avoir su qu'un jour il y aurait eu cette femme, peut-être, l'avoir su même sans l'avoir su, dès l'origine et malgré Calcutta. Beauté et beauté, oui, et avoir su cela un peu quand même.
Mais doucement, mon amour. Mon amour qui désirait quand même savamment me couper les testicules, un petit peu, à Paris comme à Calcutta. Et je lui avais dit oui. Je lui avais dit vas-y, coupe-moi les couilles mais pas trop, s'il te plaît, car j'étais comme cela, poli. Mais pas trop, s'il te plaît, ma chérie. Je tremblais, tu sais. Et aussi je ne savais pas, pour toi, je ne savais presque rien.
Le vide qu'on était, d'abord, lui comme elle. Et aussi ce délicieux garde-barrière mexicain que j'inventais là, pour commencer. Poum ! Et aïe, aussi. Doucement, mon amour. Je ne savais presque rien et moi aussi je voulais couper les parties à plein de gens, tout le temps. Mais ce qu'il y avait eu avec moi, mon amour, c'était que cela avait eu lieu, c'était arrivé et l'on ne pourrait plus jamais rien y changer : j'en avais supprimé par kilos, moi, des gens comme on disait, et cela depuis des années, par kilos et par dizaines mon amour, des gens en bonne et due forme, par horrible. Et en quelque sorte maintenant je demandais pardon. Je ne sais pas exactement à qui ou à quoi je demandais pardon, car ces choses avaient eu lieu et l'on n'y pouvait plus rien changer, mais je le faisais.
Oui j'en supprimai tant et tant, de ceux de Calcutta, quand je n'étais plus devenu qu'un point de l'espace, quelque chose comme cela mon amour alors, et si brutalement, si radicalement. Mais je ne veux plus, et cela ne durera pas.
Il y avait toi maintenant, et tu entendais dans les silences des autres, voilà ce que tu avais avant toute chose. Et nous n'étions pas tout à fait au Bengale oriental, là, ni peut-être seulement à Paris, nous n'étions pas encore au paradis. Car tu me disais et elle me disait quand même régulièrement quitte-moi, mon amour. Ou plutôt je me supprime, elle disait, je me supprime, l'adorable. Et nobody disait-elle aussi, mais je parlerai de l'autre après. Alors doucement, mon amour.
Car quitter, n'était-ce pas encore faire vivre un peu ? De toutes façons. Mais passons, passons. Et je ne voulais pas, mon amour, comme tu sais. Je ne voulais pas, mais j'y vais.
Car en réalité, tu restais. Tu restais et elle restait et tu me faisais vivre et elle me faisait vivre la concurrence, aussi, nous y voilà doucement. Avec seulement et à ce stade ton corps de femme à toi et mon corps d'homme à moi, à ce stade-là et paraissait-il, aussi.
Ses cheveux d'or et les yeux vermeils, pour le dire, et la peau brune aussi, c'était cela qu'il fallait voir, la peau si brune en contraste des cheveux d'or. Mais surtout l'oreille si délicate, je crois que je l'avais déjà dit, l'oreille si délicate, personne ne me croyait. C'était parce que l'on ne se rendait peut-être pas compte : vous auriez vu comme elle écoutait bien les silences des autres.
Elle chantait des choses magnifiques, voilà ce qu'elle faisait d'abord. Elle chantait et elle avait tort, aussi, elle avait tort de se quitter de temps en temps, avant, elle avait eu ce tort-là. Mais pas un mot sans doute et seulement sa voix, sa merveilleuse voix unique pour l'instant : elle chantait, voilà ce qu'elle faisait d'abord.
Alors l'attendre, la délicieuse aux cheveux d'or et à la peau si brune, avait-elle le droit de me faire cela ? Le droit, je vous demandais un peu. Elle l'avait pris et ne cessait de le reprendre, elle me disait qu'elle arrivait tout de suite, là, maintenant et à Paris. Lui laisser cette place ou ce creux, alors. Putain lui laisser cette place ou ce creux que je ne connaissais presque pas. Je l'aimais et cela aurait ouvert cette place-là, ce lieu-là, en bord.
Alors parler encore un tout petit peu de ce finir, un tout petit morceau. Comme lorsque je sortais trancher une ou deux têtes en ville, mon amour. Lorsque je sortais cisailler ou dévisser ces choses, amour, au sécateur. Et les têtes revenaient toujours, figure-toi, les têtes revenaient et elles s'installaient, même, prenant carrément leurs aises, oui, elles me hantaient, ces têtes. Parce qu'il n'aurait pas fallu, sans doute, et je n'aurais pas dû. Mais il y avait eu et il y avait peut-être encore tant de joie à cela, aussi, dans cette ville, mon amour, dans cette ville et aussi à Calcutta, tant de joie à cela aussi à part la joie que j'avais maintenant de toi.
Mais c'était fini : plus jamais, et on allait passer. On allait passer et j'ai peut-être dit que l'on n'en parlerait pas trop : comme ces gens-là étaient dégueulasses, peut-être, comme je l'avais été moi-même peut-être tout aussi bien mais comme cela pouvait fort bien changer un peu, pour soi, comme l'on pouvait un peu s'abstraire, comme l'on pouvait définir, ouvrir peut-être. On avait dit mais ils n'étaient personne, parfois, ces gens-là, et ils faisaient du mal aux autres rien qu'en étant eux-mêmes, quelque chose comme ceci cela.
Ou bien ils vous étaient quelqu'un, justement, et ils vous étaient même très proches, les gens qu'on prêtait. Alors qu'on aurait sans doute mieux fait de reprendre tout de suite, mon amour, à la place d'avoir donné d'abord et sans réfléchir.
Mais toi : une sorte de monstre sacré d'être regardée, tu étais, avant même de le devenir peut-être un jour, qui savait, ce monstre sacré, de chanter. Calmement, peut-être pas toujours : être regardée. Mais dignement, toujours, et même majestueusement. Et moi je te chantais, je chantais celle qui chantait. Peut-être m'avait-elle inventé cette place, peut-être était-elle le seul et unique auteur de notre rencontre et de ce rôle, car l'on se disait parfois des choses comme cela, mais peut-être pas. Je serais peut-être seulement revenu de Calcutta un jour comme les autres et très légèrement différent des autres, et j'aurais demandé à voir son zizi par exemple, voilà.
Mais elle parlait gentiment à un autre, à Paris. Et même un peu plus que cela, beaucoup plus que cela. Et c'eût été de ma faute, enfin c'était ce qu'il paraissait. Qui, quand, comment ? Avec son cœur, voilà. Elle parlait gentiment à un autre, alors j'attendais. Mais comme je ne savais pas attendre, je n'attendais pas. Comme je ne savais que tuer, supprimer, et ensuite vider, ou bien alors l'aimer elle, je n'attendais pas. Mais je l'attendais elle. Et violer, aussi, cela aussi je ne savais pas tellement le faire.
Elle rendait son absence toujours supérieure à la mienne, à mon avis. Et pourquoi n'étais-je pas bien élevé ? J'aurais voulu être bien élevé, putain. Et pourquoi n'avais-je pas un rond, aussi, à Paris fin de siècle, quart de siècle, début de siècle ? A Paris hors-temps. Pas un rond ni un neurone disponible ? J'avais eu Calcutta, et je l'avais sûrement encore.
Mais maintenant la garder. La garder en son absence et cacher cela pour changer, si j'y arrivais. Et l'une des premières idées qui venait à ce sujet, c'était que l'on pouvait peut-être un peu cacher en montrant, cela ou autre chose. Oui, l'une des premières : j'avais longtemps aimé de vieux sorciers bonhommes, mon amour, à Calcutta. Eh bien cela ne valait probablement pas les autres, non. Cela ne valait pas toi. Car tu peuplais le monde et notre hors-temps avec un simple parfum pour enfants, ta voix et les cheveux d'or, un jean black denim sur ta peau si brune et l'oreille si délicate.
De toutes façons il n'y avait pas de sorcellerie, ni à Paris, ni à Calcutta : seulement les ondes, les silences, et maintenant ta voix. L'impossible, et encore tout ce qui ne voulait rien dire entre nous, tout ce qui ne voulait encore rien dire. Tout ce que je ne t'aurais plus dit, aussi, je ne sais pas, cet espace, ce forage. Cacher en montrant cela ou autre chose, oui, exactement.
Mais à nouveau le choix que je faisais de la disparition du souffle, quelque chose comme ceci cela. Et avec l'accord de mon désaccord, quelque chose de cet ordre-là, ma dépossession de Calcutta.
Un autre aussi t'aimait, et tu l'aimais. Qui, quand, comment. Et tu m'aurais aimé moi aussi : le manque en tant que douleur, alors, pour qui te chantait. Le manque en tant que douleur à la place des têtes qu'on cisaillait en ville.
2. Elle l'aimait lui, l'autre. Elle l'aimait aussi. Et je ne savais pas comment faire, mais je savais très bien. C'était physique. Son corps, son corps écoutez-moi, de très hautes hanches et sa peau, la matière de cette peau si brune. Et bien plus haut ces volutes merveilleuses, profondes, denses incroyablement, les cheveux ambres qu'elle a d'or et rouges à la fois, rouges tabac, c'était indicible. Et sa soudaine gravité parfois, son intelligence subtile mon amour, ses très hautes hanches.
Son parfum pour enfants mais pour femme, pour hommes. Elle, je vous disais, et les gens n'entendaient rien. Je l'aimais. Je l'aimais à Paris et les gens entendraient s'ils le voulaient bien, tout troués qu'ils eussent été à l'avance et de partout, tout troués de toutes les façons possibles.
Une seule femme me manquait, et qui écrivait de bien plus belles lettres d'amour que les miennes, même quand elle ne les écrivait pas. Une femme qui chantait, et c'était toi, c'était elle.
Mais cet autre homme. Car il y avait toujours un autre homme, n'est-ce pas ? Un qui était multimillionnaire et n'avait jamais souffert, lui aussi. Un qui était le meilleur et le plus grand, le plus doux. Mais cela ne pouvait plus être lui, mon amour, cela ne pouvait jamais rester lui toute la vie, parce que maintenant c'était moi. C'était moi, je ne veux pas le savoir, je vous avais apporté des bonbons et aussi des fleurs rose pâle.
Cela n'était pas grand'chose cher ange, délicieuse, adorable. J'avais beaucoup dormi et beaucoup voyagé, mais c'était fini. Et j'aurais peut-être continué à beaucoup dormir et à voyager encore quand même un peu, mais c'était fini. Et tu aurais dormi tout ton soûl toi aussi, belle, tu aurais dormi tout ce que tu aurais voulu et j'avais sorti le bidule. Enfin, c'était comme tu aurais voulu. C'était enfin ouvert, ici. C'est-à-dire que cela essayait, cela cherchait : on n'était pas en Amérique, ici, mais on était en Amérique quand même.
Et l'on était à New-York, plus précisément, à New-York la si merveilleuse aussi, et exclusivement là-bas. Car le reste c'étaient les arbres, la forêt. Et je n'allais pas dire quel quartier de New-york, je le gardais pour nous, pour toi. Je n'aimais pas la foule, moi, j'étais comme toi. Seulement à petites doses, et quand il y avait du vent.
Alors il fallait qu'elle le fît un tout petit peu souffrir lui, l'autre, quelque chose comme cela. Ne serait-ce que parce que l'on aurait dit que je ne partageais pas, mon amour, oui, on aurait dit cela.
Alors il fallait peut-être, je ne sais pas, mais qu'elle lui enlevât cela, ni plus ni moins, un tout petit peu, quelque chose, quelque chose de bien plus qu'elle peut-être. Mais qu'elle le lui enlevât carrément et qu'elle eût également déjà accompli cela un peu, un tout petit peu mon amour, je crois, sur elle-même.
Mais sur lui quand même, l'autre homme que moi, il le fallait. Car je ne partageais peut-être pas, mais je n'avais pourtant fait que cela, partager à Calcutta, à Paris, dans le sud, à Miami. Un autre homme et sa femme. Il fallait peut-être que je réalise la petite gravité. Mais peut-être pas. Peut-être que cela n'était pas cela, mon sujet.
Il fallait peut-être que je réalise comme elle l'avait aimé aussi, lui, mais c'était moi. Même si je connaissais un peu de ses qualités et de ses jolis défauts aussi, à lui. Oui, un peu, je les connaissais bien. Et je le connaissais même lui, bien, l'autre homme, un peu. De ma faute. Mais simplement voilà j'étais venu, j'avais demandé à voir son zizi à elle, et bien sûr elle avait dit non, pas tout de suite.
Enfin il n'y avait pas que cela, et je ne comprenais encore presque jamais rien, je ne savais encore presque rien. Alors que Calcutta, Calcutta, je n'exagérais pas. Je n'exagérais pas lorsque j'avais exagéré. Cela débordait alors, quelque chose comme cela, cela franchissait. Alors à mains nues je sortais tuer quelques mouches en ville, les pauvres : mes pauvres mains.
Mais Paris, Paris et vous deux, vous deux ensemble. Je n'avais pas été contre, au début, paraissait-il. Et même plus que cela. De ma faute. J'avais laissé faire, et même plus que cela.
J'avais conduit, je me souviens sans faire exprès et j'avais conduit sans faire exprès aussi. Je l'avais conduit à toi et je t'avais conduite à lui sous prétexte peut-être que je l'aimais bien lui, ce jour-là, qui savait, alors que lui, sans doute, ne m'aimait de son côté pas plus que bien spécialement, je ne sais pas, moi, la phrase et ce genre de pensées profondes.
Et à nouveau qui savait ? Tu me demandais peut-être, elle me demandait peut-être de l'aimer elle avec l'amour qu'elle éprouvait pour lui, aujourd'hui. Elle me demandait. Elle ne me demandait pas assez, en réalité.
Elle vivait avec lui à Paris, quand même, aujourd'hui. Et c'était quand même une sacrée petite chose énorme, pour moi, quand même, peut-être. Alors quelque chose comme elle me demandait de l'aimer elle avec l'amour qu'elle éprouvait pour lui, ou encore de l'aimer malgré cet amour-là, quelque chose comme cela. Je n'étais pas sûr. Je n'étais pas sûr que le malgré pût jamais se transformer en avec. Et il se pouvait fort bien d'autre part qu'elle ne m'eût jamais rien demandé de cet ordre.
Qu'elle m'eût demandé des tas de choses, des tas de choses comme l'univers entier ou alors une seule magnifique toute petite fleur, mais pas cela. Et il se pouvait bien encore, puisqu'il m'arrivait si souvent d'exagérer parfois, de Paris à Calcutta, les mouches, les mouches et l'impudeur parfois, il se pouvait bien que j'eusse simplement voulu le baiser, l'autre, son autre homme, ou encore simplement que j'eusse simplement voulu, souhaité, envisagé qu'il me baisât moi. Car il en allait ainsi à Calcutta comme chaque fois que je sortais en ville. C'était lui ou moi : je n'avais presque jamais eu le choix. Et j'étais presque toujours revenu avec une tête tranchée à la maison, quelque part à Paris.
Mais je suis faible. Je suis faible, mon amour. Je suis faible sans toi. Et je découvrais sans doute à peine que peut-être toi aussi tu avais été faible, là, à cet endroit-là. Un autre endroit, mais cet endroit-là.
Tu étais si forte. Mais fragile, me disais-tu, et démesurée, et complètement folle aussi. Quand elle s'y mettait, oui, mon amour. Une seule folie une à la place de la série, c'était vraiment trop sympa le Brésil, New-York, Calcutta. Fragile. Et moi, je ne savais rien, je ne savais rien depuis Calcutta.
Et je ne pouvais pas, avant toute chose, je ne pouvais pas. N'étant que cela tout seul, cela tout seul et pas seulement sans toi, mon adorable. Faible. Pas toujours complètement, mais quand même officiellement.
Elle vivait avec un autre. Mais que pouvais-je en faire, moi, de la douleur d'une femme, de la douceur d'une femme, si cela n'était pas qu'à cause de moi ? Je pouvais me montrer violent à Paris comme ailleurs, oui, voilà ce dont ton amour était capable. Impitoyable, même, paraissait-il et disais-tu. L'impuissant. Et saloperie, aussi, tu disais. Car tu disais des choses comme saloperie, mon amour, à Paris.
Un autre homme avec cette femme. Et je lui disais je t'aime. Et elle aussi me disait je t'aime, car elle aussi me disait et me redisait je t'aime tout le temps, c'était vraiment je vous demande un peu. Oui, peut-être.
Mais quand même : elle avait raison, elle avait presque toujours raison. Et j'avais presque toujours raison aussi. Je t'aime, qu'est-ce que cela voulait dire ? Mais encore et cependant l'envie de Calcutta me déchirait-elle le ventre, mon amour, moi aussi le ventre et le dos, la tête, les pieds, les poissons rouges. L'appel de Calcutta : car l'envie, je n'en étais pas certain, mon amour.
Alors les autres hommes et Paris, les autres hommes de sa vie et Paris... Et je la quittais comme cela, mon amour, lorsque je l'avais quittée, exactement comme cela pour Calcutta et pour ailleurs en ville, je ne sais décidément rien et elle avait raison, oui, peut-être. Et j'avais raison aussi, cela m'arrivait.
Et comme j'ai déjà eu l'honneur cela faisait un vrai massacre, parfois, une tuerie sanglante que j'avais toujours essayé de rendre discrète, lorsque je nettoyais les traces. Mais je n'y étais jamais encore véritablement arrivé, à rendre le chantier propre, mon amour, jamais encore. Peut-être parce que tuerie sanglante et discrétion, au bout d'un moment et même dès le départ, forcément, cela faisait deux.
Alors peut-être avait-ce été un peu ma faute, oui, mon amour. Mais peut-être pas. Ou peut-être pas qu'un peu, et plus de faute. Mais pour le reste, mon amour, moi aussi j'étais une femme comme les autres. Et je disais sacre, lumière et majesté, je disais Paris et le royaume de Calcutta, mais il se pouvait bien que tant pis, mon amour, quelque chose comme cela alors, à cinquante contre un, et même à zéro contre deux : car j'avais sorti le bidule.
Mais pas une autre que toi, mon amour, pas une autre que toi ni qu'elle depuis tout ce temps-là, un temps qui me semblait infini, aujourd'hui, jamais d'autre que toi et elle. Nous étions pourtant bien jeunes encore, elle et moi, à l'ombre des univers visibles et invisibles. Pourtant bien jeunes, oui. Et je t'aimais. Alors lumière.
3. Avec mes dix ans de plus, mes mille ans de moins. Et toi vingt-six exactement, vingt-six et trois cents. Car tu seras si belle encore, car elle sera si belle à trois cents ans, quand j'en aurais quatre-vingt trois. Oui : je voyais ces choses-là, je les voulais.
Mais j'étais là, soudain et de nouveau en partance pour Calcutta, mon amour, je savais ce que je disais cette fois et j'avais un peu peur, un peu peur enfin. Toutes ces têtes ! Pourtant, je ne voulais plus. Alors je baissais la musique, par exemple, je faisais de toutes petites choses comme cela.
Et je cherchais et continuais de suivre, patiemment, si impatiemment. Contrôler, cela ne marchait pas, et c'était même ce qui ne marchait jamais, mon amour. Mais définir, arpenter peut-être, là il y aurait eu une toute petite chance. Mais je partais, je partais quand même. Et je te quittais, alors, je vous quittais Paris, tout cela, toi. Et le vide, je quittais le vrai vide.
Mais je ne te quittais pas, tu vois ? Do you read me ? Oui, et je savais qui. Et elle saurait qui, elle aussi. Alors je pensais à cette autre femme que toi, mon amour, et je pleurais, je pleurais un peu, longuement. Car nous pleurions parfois, tous, moi aussi. Et c'était Calcutta parfois, c'était déjà Calcutta parce qu'il y avait de quoi, peut-être, en pleurer un peu, longuement, de Calcutta. Et l'on avait bien le droit, tous, par longs instants échevelés.
Et toi, figure-toi maintenant, mon amour, que je luttais sans lutter, tu vois. Je luttais à grands coups de parfum pour enfants et d'un tout petit peu de reste, un tout petit peu de passé. Et tu étais toujours là, mon amour. Et je l'avais aimée, aussi, cette autre femme. Mais c'était fini, je crois, mon amour, Calcutta.
Et j'étais déjà dans l'après. Et le monde avait été dévasté, c'était fait, c'était fait plusieurs fois. Mais cette fois-ci je n'aurais pas laissé passer, peut-être, c'est-à-dire que j'aurais laisser passer. J'aurais laissé tomber mon démon de Calcutta, cette possession, cette dépossession de la nuit. Car cela fut la nuit, mon amour, que je fus si longtemps appelé à descendre en ville pour toujours de nouveau trancher quelques visages, quelques pieds, à descendre toujours de nouveau aux enfers où s'effaçait toute trace.
Et toute trace ne s'effaçait pas toute seule, mon amour, aux enfers de ma possession. J'avais pourtant tout essayé, tout tenté pour m'empêcher, pour revenir. Mais je n'éprouvais qu'à l'instant-même l'impuissance de toute incantation, par exemple : et je revenais à toi.
Un démon, oui. Et tu me disais des choses toutes simples, face à cela. Tu me disais le démon voilà, là, et tu ménageais une petite pause. Tu me disais ensuite et à nouveau c'est exactement cela, Calcutta, et ménageais encore une toute petite pause.
Puis elle me disait, elle me disait et tu me disais et elle me disait, donc, voilà, voilà l'exception. La qui confirmait la règle, la qui rien du tout, la qui pas de règle, là.
Et puis ensuite elle disait peut-être encore que non, que finalement non. Ne descends pas à nouveau, disait-elle, ne monte pas non plus en ces enfers glacés de Calcutta, mon amour, en ces enfers sans nom mon amour, sans le moindre joli nom disait-elle.
Car elle me disait des choses comme cela, oui. Et cela ne vaut pas la peine, cela ne vaut pas la peine du tout, disait-elle encore. Avec parfois seulement un peu de silence, et je l'écoutais.
L'incertitude
4. Le suspens d'une incertitude où résiderait tout courage. Et encore, même pas du courage, à peine. Un très bon café à la maison, quelque part dans Paris, au Brésil. Une simple cigarette que l'on inspirait, que l'on respirait en volupté. Oui mon amour, l'échec de toute incantation fut consommé, ou presque.
Elle me manquait et je me souvenais de son corps. Espace par espace, ton corps, son corps. Un chant d'amour, le seul qui valait toujours, sa blondeur, le lait en caresse. Vivras-tu avec moi ou bien préfères-tu m'épouser ? Ce genre de plaisanteries, loin de Calcutta. Mais à Paris, là, près des arbres et de la lumière.
Et nous deux en creux, nous deux ensemble en creux de l'étrange et douce civilisation de cette ville-là, de cette ville qui existait encore. Nous deux ensemble et à côté : nous tenant, nous poussant, nous souriant, nous parlant sans fin.
Et aussi avec les autres, nous parlant sans fin avec les autres et au milieu d'eux, avec son art. Elle chantait, mon amour, le tableau : physique et cérébrale. Viens sur moi, oui, doucement, pose tes mains là. Je te fais l'amour, alors tu me refais l'amour. Longtemps.
Et je touche encore longtemps ton corps, le regardant dans le demi-jour. Mais toi, tu ne vois pas le mien. Le mien n'est plus là. Et je continue de regarder le tien, je regarde ce corps sublime, et tout corps sublime. Mais si seulement j'étais à la hauteur, à ta hauteur à toi ! Car l'on se dit encore des choses comme cela. Et aussi je ne savais pas faire. Je ne savais faire ni l'amour ni la vie, à Paris ou à New-York, à Calcutta. Alors tu me disais que si, tu me disais que je n'avais aucune mémoire. Et je te répondais que si, que j'avais une très bonne mémoire, pourtant. Mais je ne me souvenais pas, je ne me souvenais pas.
Cela n'aurait pas été grave. Tu m'apprendras, je lui disais, les voiles, le temps. J'en ajouterai sur moi, j'en gagnerai, des savoir-faire au vent, au voile, cependant que tu en perdras, toi, si tu veux. Que lentement, toujours avec toi, avec moi, lentement s'effeuilleront quelques-uns de ces voiles qui sont l'être, quelque chose comme ceci cela. Pendant que tu enlèveras, que tu soulèveras, que tu éparpilleras. Et je m'en vêtirai.
Je ne savais pas faire la différence, avant, mon amour. Mais je te parle, maintenant. Je ne savais pas faire la différence entre ce qui m'appartenait et ce qui ne m'appartenait pas. De même que pour ce qui était bon et ce qui ne l'était jamais, Calcutta et les têtes que j'arrachais sans demander. Peut-être qu'il n'avait jamais été répondu oui, en moi, à ces deux questions de vivre. Mais peut-être qu'il n'avait pas été répondu non, non plus. Peut-être qu'il n'avait rien été répondu du tout, mon amour, à ces deux questions-là, jamais : qu'est-ce qui est à vous et quelle est la différence entre ce qui est bon ? Remarque cela dépendait peut-être à qui elles avaient été posées, chacune de ces questions, mon amour.
Mais maintenant il y aurait mon corps en moins à côté du plein du tien. Il y aurait cela. Mon corps en arrière, loin, et le tien qui ne cesserait de se dresser là. Et le plein du tien viendrait prendre place à cette place que je ne connaissais pas avant, avant toi. Ton corps sublime, alors même que je fus si maladroit. Je ne le serai plus, ou disons plus trop. Je ne te laisserai plus. Je te garderai, mon amour.
Et je te ferai l'amour, même quand je ne te ferai pas l'amour, et tu me referas l'amour. Alors je te rereferai l'amour, et tu me rereferas l'amour. Car tu es là, car tu es là. Ainsi vois-tu, sans toi, je n'étais pas. Ainsi m'avais-tu regardé depuis le premier jour, d'ailleurs, que je ne raconterai pas. Mais nous nous étions choisis, et comme cela fut... mignon. Mais encore aussi sans toi, pour te le dire encore une fois, j'étais peut-être enfin juste un homme qui aurait aimé sa femme, quelque chose d'aussi simple que cela, auprès de si intenses sensualités.
Alors qu'est-ce que j'allais bien pouvoir lui dire, à l'autre ? Je suis venu la lui prendre. Et aussi voilà, puisque cela s'était passé comme cela, voilà, j'allais lui dire le Seigneur t'a donné, et puis ensuite le Seigneur t'a repris, voilà, et mon cul c'était du poulet. Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir lui dire et aussi qu'aurait-il bien pu, lui, me dire ?
Alors vas-y, mets-y les formes et casse-moi donc la figure comme il vous plaira, oui moi, je suis là, ton rival, je suis ta sœur. Et tant que tu y es, n'hésite pas à prolonger sur Calcutta, vu que j'étais mort depuis trop longtemps. Assassine-moi, je lui dirais, vas-y : élimine la chose qui ne servait à rien ni à personne avant elle.
Ou bien je lui dirais écoute, je n'y pouvais rien. Moi aussi j'étais gros, petit, chauve, con et moche. Moi aussi j'habitais Paris. Et la décision n'appartiendrait jamais qu'à elle.
5. Elle me disait des choses incroyables, des choses jamais entendues avant par des oreilles de moi. Me dirait-elle oui ? Peut-être jamais, malgré nos corps. Peut-être jamais, malgré les milliards de oui déjà échangés entre nous.
Elle me disait des choses comme tu me sauves, ton regard sur les choses, les gens, les éléments. Tu me sauves à longueur de temps, de journée, de nuit. Et elle me disait n'importe quoi, même si c'était vrai ce qu'elle disait là, même si c'était peut-être un tout petit peu vrai.
Je t'aime demanderait à être tourné dans tous les sens, mon amour, sur tous les chemins, dans la pénombre, en plein soleil. Avec un autre. Avec plusieurs autres. Je t'aime, à se voir décomposé. Je t'aime, mais alors pourquoi ? Et il n'y aurait pas eu de pourquoi, bien sûr, mon amour.
Alors je t'aimais comment, et je t'aimais quand ? Et aussi sans toi, pas de soleil. Mais je ne cèderai pas, il y aurait eu cela, maintenant, mon amour. Je crois qu'elle m'aimait aussi et c'était pour cela, voilà. Alors supposons que cela ait été une parole, ce que je te dis là, une parole que l'on donne. Eh bien je ne faisais que penser aux tiennes, mon amour, à tes paroles et à cette bouche merveilleuse qui les prononce et qui les chante, lorsque tu chantes. A cette voix extraordinaire placée au cœur de chacun de tes silences. A ta parole décidée.
La mienne aussi le serait devenue un peu, mon amour. Parfois. Peut-être. Et il y aurait deux ou trois choses ténues sur lesquelles je ne voudrais plus céder, mon amour, sur lesquelles bientôt je n'aurais plus pu céder. C'était peut-être cela qui arrivait, si quelque chose arrivait, à Paris et ailleurs, et quelques-uns.
Et je ne partageais pas, paraissait-il. Etait-ce cela ? Etait-ce là-dessus que je n'aurais plus cédé un jour, demain peut-être ? Je ne crois pas. Peut-être aurais-je enfin été capable de rester un peu seul, mon amour, en cette circonstance-là et pas une autre, de rester absolument et pas tout à fait seul comme l'étaient ceux qui savaient demeurer seuls. Alors qu'il y avait deux minutes, je ne savais pas.
Seul avec le manque, mon amour. Seul sans rien ou presque, seul avec rien et seul avec le corps. Seul après l'autre, après Calcutta. Seul après l'autre et seul sans l'autre. Seul avec le manque de toi et sans plus personne au ciel.
J'avais encore juste assez honte, parfois. Mais pas trop, et bientôt plus du tout. Plus du tout honte de rien, de moi, de personne. Et je lui disais non en un point que j'inventais de toutes pièces. Je lui disais non, moi qui ne l'aurais plus quittée, qui ne l'aurais plus jamais quittée. J'osais lui dire un non là où je lui demandais un oui, quelque chose comme cela, encore.
Mais à cette heure-même elle tombait, mon amour, elle venait et tu venais de me le dire au téléphone, de me le murmurer pendant que moi ceci cela. Elle tombait là, maintenant, cela je ne l'inventais pas. Paris, Calcutta : ces choses arrivaient tous les jours à mon amour et à tout le monde, alors vous n'aviez qu'à fermer vos gueules un tant soit peu et un tout petit peu plus souvent, les ignorants. Mais non, trop tard ou presque. Trop tard ou presque pour le règne de l'ignorance. Ou alors de justesse, on verrait bien.
Elle tombait alors j'arrivais, extraordinaire et fragile, j'arrivais. Cessons ceci cela. Et sans le lui dire, bien sûr, sans le lui dire et en le lui ayant promis, juste le faire, je courais la rejoindre. Attends-moi une toute petite seconde, une minute, j'arrive. Oui, je la sauvais.
Mais non : car me voici déjà quelques très longues minutes plus tard, et elle n'avait pas besoin que je la sauve. Car tu étais sans personne, mon amour, comme tout le monde, et je suis là. Et ensuite peut-être, mon amour, personne n'aurait jamais eu besoin d'être sauvé. Sauver, cela aurait même peut-être senti la grave erreur à cent mètres, mon amour, une faute et une lune. La question du salut. Salut à toi, l'acrobate! Salut à toi, la machine à calculer mon désir. Salut à toi, Calcutta.
Elle tombait, mon amour. Et j'étais tombé il y bien trop longtemps maintenant pour m'en souvenir. Et je ne voulais plus cela, tomber. Je voulais apprendre le chinois, et je ne voulais plus rien apprendre du tout, mon amour. Elle tombait, disait-elle, et cela s'était passé tout-à-l'heure, il y a un an, un mois, une fin ou un début de siècle à Paris, nous en étions là : hors-temps depuis toujours et pour toujours là où toute trame se tissait.
De quoi tombait-elle ? Elle n'avait pas de prise, disait-elle. Etait-ce une demande, mon amour ? Je ne savais presque rien de ce qui avait pu arriver, mon amour, ni de cela qui arrivait peut-être de nouveau à chaque fois. Et je n'en aurais pas dit un mot de plus, maintenant.
Je n'eus peut-être nul lieu d'où tomber, moi, lui, mon amour. Alors la ramener au rivage, moi ? Cela n'aurait pas été dans mes cordes, tout simplement. Et puis pas dans ma position, surtout. Mais je t'aime, car je t'aime. Trop de plaisir avec toi, trop de joie. Moi qui me quittais, moi qui te quittais. Je ne te quitterai plus. Et tu chantes, aussi. Tu chantes et l'on ne chante toujours que l'amour.
6. Nous n'aimions peut-être pas vraiment les femmes. Qui le savaient. Nos manques se seraient peut-être seulement appliqués, ils se seraient donnés, auraient été cédés à quelqu'un. Et elle avait toujours raison. Et j'avais beaucoup trop souvent raison, aussi. A propos de ce que disait l'autre, quand je l'entendais, peut-être. Quand je t'entendais. Une tare, cela n'aurait été qu'une tare que j'aurais désapprise avec tout mon amour pour elle. Oui. Et bientôt j'aurais toujours eu raison, moi aussi, très bientôt. Alors, à tout de suite. Car à tout de suite était l'un de nos petits mots.
Il y avait une urgence, en face : l'angoisse. Mais il y avait aussi le French open, il y avait Roland-Garros. Et Roland-Garros, cela détendait. Cela détendait ces petits bonhommes et autres jolies jeunes femmes qui jouaient la leur, d'angoisse, sur la terre rouge. Ces champions qui jouaient leurs lunes. Oui. Et toujours au printemps. Il y avait mon urgence en face et l'art de se taire que j'apprenais d'elle, que je créais d'elle.
Mais il y avait aussi ses soudaines aphasies, mon amour, ces véritables douleurs qu'elle avait parfois, alors j'en parlais un tout petit peu, puisque j'étais là en son absence. Et donc je n'en parlais pas, tu vois ? Il y avait ses cheveux merveilleux, ses cheveux rouges tabac dans mon âme.
Mais encore ces véritables douleurs qu'elle avait parfois, ce qu'elle n'avait pas, j'en parlais encore un tout petit peu parce que c'était beau, mon amour, c'était aussi beau que le reste, ce qu'elle avait. Et peut-être même que c'était là ce qui peuplait le monde et Paris, amour, son âme, l'esprit. Car je commençais à croire, oui : que l'esprit était ce qui peuplait ce monde, mon amour. C'était à dire ce qui déconnait. C'était à dire le silence indécidé, la violence, le refus. Et plus loin, la mort. Et en deça l'autre, l'autre lieu, Calcutta.
J'en parlais depuis cinq ou six lunes, moi aussi les lunes que j'avais, elle le savait peut-être mieux que personne mon amour, l'angoisse, mais je commençais à vrai dire tout juste à y croire, à cette virtualité, aux effets matériels, réels, de l'autre lieu qu'il y avait.
L'autre lieu multiplié par chacun et par chacune, hein, multiplié par autant et par chaque fois. C'était à dire divisé, mon amour. Et les douleurs si nombreuses, ici. Les folies, les retards. La civilisation qui patinait, les suicides, la solitude. Mais surtout la folie, la folie de chacun, palpable. Palpable lorsque l'on s'y intéressait, mais palpable aussi bien lorsque l'on ne s'y intéressait pas du tout, mais alors pas du tout du tout, mon amour.
Je la garde. Je la garde dans l'espace qu'elle m'a creusé, que je lui ai créé en moi. Je la garde, je la garde, je pourrai continuer cinq cents ans encore à ne répéter que cela, ces trois mots-là.
Elle est belle, et elle peint aussi. Et cette œuvre aussi est belle, celle qu'elle peint. Aussi belle que sa musique, très différente. Très différente de tout, mon amour, de tout et de tous. Je la garde, je ne mourrai plus. Je la garde, même s'il faudra bien mourir un jour : mais quel pas beau mot quand même, quel pas beau, oui. La langue ! La langue et toutes ces têtes ! Toutes ces têtes qui me hantaient encore ! Mais je le dis, je le dis et je le sens : adieu. Adieu bientôt, adieu imminent. Je veux vivre.
Elle chantait sa musique et j'essayais de chanter ce que je garde. J'avais toujours voulu cela, garder mes choses, alors peut-être que j'allais enfin y arriver un peu maintenant, ne serait-ce que de temps en temps, enfin arriver à les conserver pour les répartir. Et ne plus y toucher après les avoir ouvertes, peut-être, à mes choses.
Mais on ne comprenait rien, peut-être. Sans doute, on ne comprenait rien. C'était pourtant presque limpide, à présent. Alors j'allais le répéter encore. Je ne savais pas ce qui était à moi et ce qui ne l'était pas, moi, mon amour, à l'origine. Et de même exactement – je l'entends à l'instant, de même exactement ignorais-je ce qui était à l'autre et ce qui ne l'était pas : d'où la multitude de têtes en moins lorsqu'il y avait eu Calcutta, mon amour, puisqu'elles n'appartenaient à personne, ces têtes, dans ma conscience d'alors, la multitude de têtes en moins et par mes soins d'alors. Je demande pardon.
- Comment ?
- Je vous demande pardon.
J'avais franchi son corps de femme, alors je le gardais. Ensuite cela ne m'intéressait que plus, maintenant, cette histoire de Calcutta, la phrase ! ce genre de pensées profondes et l'objectif eût été atteint, l'objectif du beau, tu te souviens de ce délire ?
Le beau est objectif, nous disait quelqu'un qui habitait Paris, lui aussi, quelqu'un que l'art concernait un peu, comme l'art te concernait toi mon amour, comme l'art nous concernait tous un peu. Vu que les gens qui habitaient Paris déliraient parfois tout aussi bien que les autres, il n'y avait pas de raison : le beau eût été objectif. Et puis quoi, encore ? C'était ailleurs, cela n'était pas su, au contraire, et bref. Tout le monde savait cela depuis un petit siècle, sauf votre propre sœur.
C'était hors-limite et à l'exact contour, en même temps. Mais il y avait l'autre avec qui elle vivait, quand même. Et je le connaissais bien, je le connaissais un peu : j'avais vu tous ses films ou presque. Et je ne demandais qu'une seule chose, mon amour, ici, partout, tout le temps, depuis tout à l'heure et même depuis tout de suite, depuis que c'était officiel.
Que tu aies vu tous ses films toi aussi, même s'il y fallait une larme, une très belle larme digne de cette belle personne, l'autre homme que je connaissais, que je connaissais bien. Et malgré cela, voilà, il fallait que je l'élimine. Alors voilà, je le faisais.
Je le faisais parce que j'avais été comme cela et que je l'étais encore : on pouvait peut-être ouvrir, en soi, mais sans doute jamais oublier. Et c'était à cause de toi, mon amour, c'était à cause de toi et c'était bien. J'éliminais cet homme parce que je n'avais presqu'aucune pudeur, aucune : ne s'envolait pas brutalement pour Calcutta trancher quelques têtes qui l'aurait seulement gentiment envisagé. Mais cet autre homme était bien loin d'être encore mort, n'est-ce pas, à ce jour, et il le resterait : j'avais changé et je savais aussi certains des subtils retournements que cet autre homme prodiguait avec tant d'art dans ses films, certaines de ses nombreuses habiletés. Je lui faisais confiance.
Et sa beauté, aussi. Fut-ce un peu à cause de lui, alors ? Un peu pour lui ou même beaucoup pour lui, mon amour ? Eh bien non, finalement. Cela ne fut qu'en concurrence, et bien obligé, alors au revoir. C'est elle qui aurait décidé, cette année, de l'issue de Roland-Garros.
7. J'avais été violent, et je l'étais encore : l'urgence vers elle. Je n'y étais pas encore, tu sais ? Et je n'y aurais peut-être jamais été, mon amour, jamais. L'alcool. L'alcool à Paris, Ecosse, Ecosse ou Norvège, Madagascar. L'alcool. Heureusement que c'était aussi de la poésie, l'alcool, hein ? Oui.
L'urgence vers elle que je décalais, mon amour, que je déplaçais, que j'effaçais lentement. Cela ne pouvait se faire que lentement, ces choses-là. Très lentement et à votre corps défendant, depuis Calcutta, à toute votre connerie défendante, la mienne. Tout mon aveuglement et toute ma haine.
Et les oreilles. Mes oreilles beaucoup trop grandes, ridicules. Et mon intelligence sacrée, cela aussi il aurait fallu le produire à la queue leu leu des dizaines de fois de suite sur une grande peinture toute bouchée d'art laid, pour dire tout le mal qu'on en pensait. En tout cas tout le mal que cela avait pu faire aux autres, si souvent, cette sorte d'intelligence-là.
Cela n'était pas du cinéma, ça, cela n'était pas un film pourri, en tout cas. Hof, finalement je ne savais pas. C'était peut-être si essentiel à la survie de l'espèce, tout cela, tout le cinéma. Cela disait tout : le silence, d'abord, lorsque cela le disait. L'infortune et la surface, ensuite, parfois. Et aussi la profondeur. Cela disait le virevoltement permanent, antique et éternel. Oui : tout le cinématographe.
Ce qui semblait, ce qui était. C'était si merveilleux parfois chez elle, mon amour. Toujours, je voulais dire toujours. Mon amour, elle. Et je ne savais toujours pas faire, je ne savais rien faire. Je faisais semblant, moi, encore, je faisais semblant.
Mais j'avais aimé cette autre femme, aussi, maintenant et à nouveau, mon amour. Je ne peux plus ne pas en parler un tout petit peu, et pas seulement à Calcutta. Et je me souvenais d'elle, là. Que dire, que lui dire ? Lui dire quelque chose ? Pourquoi ? Lui dire quoi, à cette jeune femme-là. Je le lui avais déjà dit, tout. Je lui avais tout dit, quelle honte. Quelle honte, dire tout. Mais je ne voulais plus. Je ne voulais plus, la honte, et cela n'était pas possible, sans doute.
Cela n'était pas possible, mon amour. Et ensuite cela ne se faisait pas, peut-être, de te parler et de lui parler des autres femmes. Mais cela se faisait, en même temps. Cette jeune femme-là, il fallait que je lui rende au moins cela, après tant de déchirements entre nous et avant toi, bien avant toi et Paris. Elle avait tout compris, oui, disons cela ainsi. Et elle comprendrait tout, comme on dit, oui, peut-être. Et puis elle m'avait accompagné vraiment, cette jeune femme-là, oui, elle m'avait aimé vraiment.
J'allais dire elle aussi, mon amour, tellement je suis con. Et je l'avais aimée vraiment. Je l'avais aimée, elle. Oui, cela ne se faisait pas. Et je l'avais quittée, je l'avais quittée pour toujours, voilà. Et je t'aimais. Et Paris au printemps, l'été, l'hiver, tout le temps.
Alors on passait à autre chose, on essayait, on continuait d'essayer et de réussir parfois. On passait à cette ville qui n'existait plus tellement, qui n'existait plus tant que cela, même, à vrai dire, mon amour. A se demander si elle avait jamais existé, même, cette ville, amour. Mais peut-être qu'aucune ville n'exista jamais.
On passait à cette ville où toute candeur avait disparu depuis si longtemps, que c'était à se demander. Sauf les gens, parfois. A se demander si par hasard, au cœur du truc-machin poumon et phare d'un autre truc-machin un peu plus grand, du genre notre pays-bidule, la composition n'avait pas toujours été de mise, love, depuis que cette ville existait, c'était à dire trois-cent cinquante ans : le trucage, la mine.
Le délice, oui, je sais mon amour, je sais maintenant. Et ces enculés, oui, ces enculés de Français : je leur disais mon amour et ils avaient quand même fondamentalement raison sur un point, et l'on ne pourrait jamais leur enlever cela non plus, avec le reste. Nous avions raison sur toi, sur elle. Venue d'ailleurs en effet, elle était, elle est et la voilà, mon indienne, ma bolchevique, une authentique panafricaine je vous disais, et une anti-américaine farouche. La libre et la libidineuse comme tout le monde, ma petite sœur de dix ans de moins, ma grande sœur, ma femme.
Mais une Américaine quand même, elle était vraiment, il ne fallait pas l'oublier, et je l'aimais parce que. Parce que New-York ? Mais non. Parce que rien, on ne savait vraiment pas pourquoi. On savait peut-être tout juste ceux qui étaient avec nous, et les autres. Enfin, un jour, un jour on le savait. Et cela n'était jamais sûr et certain, définitif, je voulais dire avant que l'on ne sache : pour un temps, pour toujours.
Et l'on pouvait fort bien boire avec art, on le pouvait. Et il n'y aurait eu que moi qui n'en savais rien, avant, avec quelques autres.
L'imperfection
8. Et cependant encore une nuit de noir sabbat en ville, où des choses habituelles ne cessaient de se passer. Mais il y avait parfois des gens qui vous approchaient, mon amour, des gens qui pouvaient vous être déjà proches, même, et qui se rendaient compte que vous étiez vivante, amour, que vous l'étiez d'une certaine façon beaucoup plus qu'eux-mêmes ne le seraient jamais. Qui se rendaient compte et que cela eût dérangé, ces gens, que vous fussiez si vivante. Mais non, peut-être, c'était bien autre chose que cela.
Il y avait des gens qui habitaient leurs lunes et les vôtres comme personne, puisque c'étaient peut-être les mêmes, parfois. Et il y en avait tout le temps et partout, de ces gens-là, partout à Paris, à Calcutta, sur la Riviera. Il y avait ces gens qui ne supportaient pas votre classe, mon amour, qui la supportaient très bien. Ces gens qui vous haïssaient. Et encore, même pas : l'amour, mon amour, ils n'en avaient pas idée, jamais. Ou bien ils faisaient semblant, cela, ils savaient faire. Et vous fendre en deux aussi, ils savaient. Et entrer dans votre douleur, dans votre faiblesse, ils savaient parfois jusqu'au don, jusqu'au talent. Et l'on pouvait certes changer de trottoir ou même de plage, si nécessaire, amour, changer de transat. Ou bien on arrachait une tête.
Mais elle me disait non, arrête. Elle me disait traverse, traverse cette zone de turbulence, deviens. Et elle ne me disait rien. Mais ne dis pas que je ne te disais rien, dit-elle maintenant, je ne te disais pas cela, c'est tout, pas cela que tu dis que je te disais. Et elle disait aussi des choses insensées, comme copyright par exemple.
Et elle ne me faisait aucun cadeau, mon amour, elle me faisait un nombre incroyable d'immenses et de minuscules cadeaux tout le temps du manque. Alors que les miens, alors que les miens...
Je lui offrais des barres, à Paris. Je ne lui offrais que cela, des barres et une barre : sur les choses, sur lui. Et elle des traits par milliers, des traits par milliers elle m'offrait.
Elle m'offrait ses lunettes noires de chanteuse, dans la rue du regard la plus longue de ma vie. Mais elle m'offrait encore tous ces morceaux de son corps, tous et un par un, un et demi par un et demi, son immense beauté. Elle m'offrait l'observateur, aussi, peut-être, tout simplement. Elle m'offrait l'observateur de son corps qui pensait. Ou bien c'était moi, finalement, qui lui aurais offert cela en plus des barres chocolatées, je ne sais plus.
Ces choses qui n'arrêtaient pas de s'ériger puis de disparaître dans cette ville, la rue du regard, les bâtiments, le quatrième arrondissement. Mais l'autre était encore et toujours là, à ce jour, mon amour. Et elle me faisait souffrir avec cela, avec lui. Alors parfois, je préférais ne même plus y penser. Et elle lui disait je t'aime, c'était certain. Alors ne me regarde pas, ne me touche pas, ne me parle pas, je n'étais qu'un homosexuel qui t'aimais, oui, bravo, oui, je suis trop fort.
Et j'aurais fait cela pour elle, oui : il se serait mis une balle dans la tête rien que pour elle et vous deux dans un coin tranquille de Paris, chez personne. Et elle n'aurait eu là aucun recours, mon amour, aucun, ma haine inexpiable. Je rêve. Aucun secours, mon amour, elle n'aurait eu là. Je chante. Aucun secours auprès d'aucun mort ni d'aucun vivant, aucun. Même pas auprès de lui, l'autre homme, rien : sa vie deviendrait un enfer ouaté de je ne sais pas quoi, et la sienne aussi. Car il ne se serait pas suicidé, là, cette fois-ci, mon amour, ni n'aurait tué quelqu'un de Calcutta. Il ne se serait suicidé que pour elle. Alors elle en mourirait, oui. Et chante, belle, chante, merveilleuse, chante, sublime. Ce qui n'existe pas encore. Je m'occupe quant à moi de dire adieu.
Alors qu'elle et moi aurions un jour ce bébé seigneur qui règnerait peut-être un jour sur lui-même, quelque chose d'aussi dingue et de non-contradictoire que cela. Je le lui ferais, elle le porterait vingt-et un mois comme d'habitude, et ensuite elle accoucherait sublime, elle le mettrait au monde avec moi.
Et oui, il règnerait peut-être un jour sur lui-même, car il ou elle aurait cette chance si quelqu'un ne le lui demandait pas trop et s'il lui en prenait le loisir, cela serait même exactement cela le sujet, il ou elle, le loisir à ce futur homme, à cette future femme, notre fille, son fils qui serait le mien aussi. Et dis-lui, ma chérie, que c'est moi le plus beau et que je suis son papa, voilà, c'est tout.
Et je danse en homosexuel fort sympathique quand je danse, mon amour, et que tu es encore au téléphone avec l'autre qui n'existe pas, puisque juste avant nous venions de faire un enfant, toi et moi, l'enfant que tu désirais doucement, un de ces jours, cependant que c'était de moi que tu le désirais et même que ce serait toujours moi et personne d'autre, ni avant l'enfant ni après l'enfant, peut-être, je l'espérais pour lui, un de ces jours, moi que tu ne cesserais de désirer le plus.
Et l'on se planterait comme des rois, et comme il le fallait. Oui nous serions de vrais parents pourris, mon amour, et nous aurions juste assez tout faux, en tant que réactionnaires de gauche même pas capables de partouzer pacifiquement à Paris ou à Calcutta, sauf les jours de pluie. Fermant notre porte à l'heure dite, comme des gens vivants qui pensaient toujours à autre chose.
Echangeait-elle quelque petit mot doux semblable aux nôtres, mon amour, au téléphone avec lui ? Quelque petit mot doux que j'entendais ? Elle était un monstre d'intonation. Et la nature avait voulu perdre, en moi, parce que je l'avais reçue sans fin. Mais pas cette fois.
9. Lorsqu'une absence se creusait en l'autre, mon amour, lorsqu'une absence venait de l'autre, il y avait un bidule-truc symétrique qui se creusait en lui, automatiquement. Elle ouvrait cela en moi.
Mais je n'étais pas sûr qu'il eût creusé le moindre manque en l'autre, lui, réciproquement, depuis telle ou telle de ses absences ou de ce que l'on pouvait appeler comme on voulait, le corps derrière. Depuis telle ou telle de mes décisions, telle ou telle de mes spontanéités ou de mes bruyants silences. Je n'étais pas sûr qu'il eût jamais produit le moindre commencement de silence, c'était cela, cet homme-moi, qui eût creusé du manque dans l'autre. Ou alors, tout juste.
Cela commençait tout juste à lui venir, ces morceaux de je ne réponds plus et c'était donc peut-être une demande, qui serait parfois demeurée silencieuse. Et cela se serait fait tout seul, cette chose-là, pour cause de clôture ou d'ouverture.
Alors que d'autres silences, mon amour, d'autres silences lourds n'avaient rien à voir avec cela : ces silences qui pouvaient abîmer les gens, ces longs silences pleins de reproche, parfois, et d'une intenable abstraction.
La nuit dernière, en rêve, j'appelai mon amour autrement que par son véritable prénom, ce qu'une femme peut en faire, de ce genre d'incident, mais elle, elle ne s'en apercevait pas. Alors je gardai pour moi seul une confusion qui sans doute ne la concernait pas. Je n'insistai pas et nous passâmes, nous dépassâmes cela.
Je ne savais pas cependant s'il me serait jamais possible de dépasser la vérité de ses vérités à elle, mon amour, ni celle de son mentir. De passer avec. Elle me mentait d'avoir peur et pour prolonger. Elle me mentait pour que cela ne s'arrêtât jamais. Elle me mentait pour le manque, pour la vérité du manque. Et elle l'aimait, lui. Elle l'aimait encore et vivait avec lui. Elle dormait avec lui, chantait avec lui, respirait avec lui. Et elle aurait pu demander cela à n'importe qui, mon amour, à n'importe qui et dans n'importe quel autre film, l'ouverture suffisante du cœur et de l'esprit, paraissait-il : aimer deux hommes.
Eh bien je n'étais pas sûr, je n'étais pas sûr mais il ne me semblait pas qu'elle eût jamais pu me demander cela à moi. Je serais parti, elle ne m'aurait plus vu, je ne savais pas. J'aurais fait comme un homme et j'aurais fait comme une femme aurait fait, comme tu sais. J'aurais fait comme elle le fit, peut-être, lorsque je la conduisis vers lui et que je le conduisis vers elle, l'autre homme, j'aurais fait comme elle le fit elle, peut-être, même si le passé n'était plus. Car le passé était quand même.
Une femme aimait deux hommes, cela n'était pas mon film à moi, mon amour, vu que les deux hommes, c'était lui et c'était moi, c'était Calcutta. Elle ne pouvait pas me demander cela au-delà de trois ans, mon amour, au-delà de trois siècles et malgré le hors-temps. Elle ne pouvait pas me demander cela et elle le pouvait très bien. Mais alors, je serais parti.
Je ne savais pas quand et je ne savais pas comment, j'avais peur. Et s'il te plaît, ne lis pas cela. Et sinon, ne me crois pas, pense à autre chose, va faire un footing. D'ailleurs je ne te disais pas cela, je ne te disais rien, et je n'arrêtais pas. Quelle faiblesse.
Je serais reparti en voyage, voilà, avec tout mon amour. Avec tout l'amour pour d'autres femmes qu'elle m'aurait donné, mon amour. Mais maintenant, je n'aurais pas trouvé, je n'aurais rien trouvé. Je n'aurais pas cherché, d'ailleurs. Je n'aurais pas cherché, donc je n'aurais pas trouvé. Mais je n'aurais pas attendu non plus.
Et à nouveau ne me demande pas cela, mon amour, mais pour une autre raison maintenant : c'était déjà fait. J'avais déjà dit oui. J'étais venu, j'avais vu, et j'avais perdu. J'avais déjà dit d'accord, et maintenant elle aurait demandé à cette personne de continuer à perdre, encore et encore ?
Inconsciente amour ! Que lui dire pour lui faire mal, juste assez ? Moi qui n'aurais pas trop aimé les femmes, avant elle, j'aurais été bien placé. J'aurais été bien placé, oui, et vous les femmes, vous parliez. N'appréciant pas trop longtemps que l'on foule aux pieds une autre femme comme moi. Car les vraies femmes n'avaient pas peur des hommes, mon amour.
10. Elle chante. Elle peint et elle chante. Alors d'autres l'aiment, elle y est plus que préparée. Quant à la solitude... Je m'étais peut-être trompé, mon amour, ou bien j'avais menti : de n'avoir connu que cela, avant, cet arrachement de Calcutta, cet autre lieu si peuplé d'anges et de démons qui se valaient et vous remplaçaient soudain quelqu'un.
Complétude de Calcutta, et arrachement. Violence et volonté : volonté d'abraser, de boucher, de couper. Et réussite de cette entreprise. Alors l'ennemi eût été à contourner avec douceur, à traiter avec douceur, à oublier avec douceur. Et avec ruse. Un ennemi auquel il eût été inutile de donner trop de consistance car il avait tout ce qu'il fallait, c'était la consistance-même, ce type-là, l'inhumain. Ne manquant plus que de la fin de toutes choses et de chacun, alors, je me souvenais.
Et je l'aimais et elle m'aimait, il fallait bien voir cela, mais le sens tombait : je ne l'aurais jamais aimée, oui, et elle ne m'aurait jamais aimé assez, le sens tombait encore et de nouveau, et l'adieu à Calcutta n'avait pas réellement eu lieu, à ce stade. Car concurrence encore. Mais celle de Calcutta, cette fois. Et cela aurait peut-être donné à réfléchir un tout petit peu, tout cela, mon amour, cela en aurait fait hésiter plus d'un : tant de ciel dense, en face de nos absences incertaines.
Alors c'était peut-être une longue plainte, mon amour, cette complainte. Mais il fallait peut-être savoir se plaindre parfois, regretter, déplorer. La misère, sa complaisance. Et même, il ne fallait pas hésiter.
Comment faire sans l'autre lieu, mon amour ? Sans cet avec. L'aurais-je rêvé, mon amour, cette femme, l'aurais-je inventée de toutes pièces ? On en venait rapidement à ce genre de choses, là-bas, à ce genre d'extrémités douces. Et l'autre quelqu'un avec lequel elle vivait, n'avait-il été lui aussi qu'un songe de Calcutta ? Et je n'aurais jamais fait mine d'étêter qui que ce soit, aussi, jamais, le premier étranger qui ne me revenait pas. Et je ne serais jamais sorti en ville la nuit, non plus.
J'aurais bien aimé, mon amour, je n'aurais pas du tout été contre une telle fiction. A l'heure dite, à cet autre homme d'opérette, je lui aurais dit s'il te plaît, tu vois ? S'il te plaît maintenant rends-la moi, rends-moi. Et aussi rends-toi, vieux, parce que c'était moi. Tu n'es plus réel, puisque tu n'étais que le mien, je lui aurais dit.
Alors il n'aurait pas compris, et personne n'aurait compris. Le chemin le plus difficile, celui-là seul y eût pu quelque chose, à l'impossible entre nous, mon amour, à l'impossible qu'il y avait eu entre elle et moi, au commencement d'une si belle histoire : t'enlever à un autre, je rêvais.
La plus belle rencontre de ma vie, la première bague mordorée que j'avais jamais offerte à une femme, la première et la dernière, je vous le disais. Alors il y aurait eu des moments de grâce, ou de félicité, dans ma solitude sans elle mais avec elle, la nouvelle. Il y aurait eu des moments d'éternité, des moments sans corps.
Et toutes ces choses intensément matérielles, tous ces objets de nos échanges, tout ce qui m'eût à présent habité de façon neuve. Objets sans cesse réinventés, qu'elle n'arrêtait pas d'acheter ou de créer, d'emprunter ou de partager, la liste était infinie : parures et fume-cigarettes, abats-jour et microphones mythiques, guitares et violons électriques, délices de chapeaux et de jeans black denim toujours, mais surtout marques, grandes marques et petites marques, marques et remarques, et reremarques. Et le silence, mon amour. Le pas besoin de dire, l'imprécision. Ah l'incroyant, le sale type, l'obsédé sexuel !
Le sexe cela n'était pas seulement cela, mon amour, cela n'était pas seulement sexuel et les hommes étaient tous malades. Tous, chacun. Ah, l'incroyant ! Les hommes étaient tous blessés, chacun. Et les femmes.
Et elle qui s'isolait dedans, qui était née et vivait isolée dedans, parmi les autres femmes. Alors elle aimait, oui, forcément, elle aimait et devenait aimée. Mais d'autres désaimaient, mon amour et selon le même forcément, d'autres désaimaient une seule fois et très tôt peut-être, et parfois pour toujours. D'autres désaimaient et d'autres désaimèrent, les libres, les complets : adieu.
Et les femmes souffriront, les femmes régneront. Oui : c'est tout simple. Et certains hommes encore régneront eux aussi, régneront aussi : ceux qui en auront abandonné juste assez, oui.
Elle créait de la dette, mon amour, et ensuite elle l'organisait. Et cela peuplait le monde, la dette. Tout ce qui avait été donné ou demandé sans y penser devenait de l'amour, mon amour. Tout ce qui avait été demandé par l'un et offert par l'autre, pour peu que cela fût de bonne grâce ou même que l'autre n'eût attendu que cela sans le savoir, qu'on lui demandât.
Tout ce qui avait été donné, aussi, surtout, en marge de toute attente, ou de toute propriété : peuplait le monde, créait du mélange, suscitait de l'ouverture dans les solidités, des parcelles d'autre chose dans les toujours tout seuls, des morceaux de lumière dans les uns pour soi. Des morceaux de toi.
Paris au printemps, toujours au printemps : Paris au mois de mai. Et je lui disais non, paraissait-il. Je lui disais non, vous parliez. Me voilà entre ses mains, mon amour, et dans sa chevelure profonde, dans son parfum, en elle, sous sa peau. Me voilà hésitant, vide et nu.
Alors je lui aurais offert simplement tout ce qu'elle aurait désiré dans le grand vent. Mais surtout elle l'avait déjà, et le voilà. Et ne le prends pas tout de suite, hein, bien sûr, je ne sais pas, moi. Mais prends-le tout de suite, s'il te plaît, mon amour, il est là, il est dedans et partout, tout petit et fragile.
Et l'autre lieu aurait toujours lui-même été déjà fendu, quelque part, même s'il ne s'ouvrait qu'à présent, comprenne qui pourra.
11. Le manque appartiendrait toujours déjà à l'autre et à lui, mon amour, à lui aussi. De quoi s'inquiéter, dès lors ? Le lui laisser, ce manque, à l'autre. Quelle chance il aurait ! Quelle chance nous aurions. Et garder le nôtre, cette attente de quelque chose, cette espérance.
Et je l'aurais attendue elle et personne d'autre, mon amour. Quel était ce défaut, alors, quel était ce défaut qu'elle possédait et qui m'attirait tant ? Cette imperfection. Pardon, mon amour : c'était déjà dire assez que de dire posséder, tu ne trouvais pas ? Un défaut, cela se fût en effet possédé, mon rêve.
Mais en d'autres circonstances, soudain et de nouveau plus rien de cela. Et je courais de nouveau vers l'extinction, quelque part en ville. Je courais vers cet appel, cependant qu'elle me manquait de plus en plus. J'avais été mort trop longtemps, avant, mon amour. Alors la chose prenait encore régulièrement le dessus, la grosse chose sans elle, sans rien. La chose totale et sans défaut, elle. Et j'attendais de nouveau, alors, j'attendais sans plus l'attendre elle, sans plus rien attendre. Et j'allais même encore parfois sabrer deux ou trois mouches en ville, pour passer le temps : Paris soudain devenue à nouveau si étrangère, malgré la lumière. J'oubliai la lumière. Et moi le feu dedans sans elle, Baby Jane, et puis la peau dehors et à nouveau la plaie qui se rouvrait à la surface de l'inamovible béance. J'errai longtemps, mon amour, j'errai longtemps d'avoir été cette petite chose.
Mais cet inamovible-là, mon amour et pendant tout ce temps-là, je rêvais quand même de sa découverte, pas moins que cela, de sa découverte d'abord et en premier. Elle avait beau avoir été le fait d'un autre, cette découverte, d'abord et en premier. Elle avait beau : moi, je rêvais d'elle aussi, je rêvais d'elle quand même. De cette exploration-là, oui, et de l'incroyable découverte : de reconnaître.
Maintenant depuis ce dehors-dedans que j'avais habité à Paris aussi bien qu'au Bengale oriental, je rêvais que l'air ne passât plus, mon amour, les quatre vents, le tout premier temps. Et peut-être de lui rendre la chose un tout petit peu habitable enfin, mon amour, de lui rendre et de me rendre, oui.
Je rêvais des autres et d'un avenir, d'un pendant. Je rêvais d'espace, mon amour, en ville, et que tu manques enfin vraiment de moi.
Je t'aime, c'était un thème et cela n'en était pas seulement un. Après les choses viendraient toutes seules quand elles voudraient, si elles voulaient. Elle chante, incomparable Baby Jane. Elle chante et elle était si chou, là. Je m'étais si longtemps prostitué à Paris, si longtemps mon amour : cela avait aussi été cela, Calcutta. J'offrais à qui donnait, à qui donnait je ne sais pas quoi, n'importe quoi, cela n'avait pas d'importance alors.
Je traitais si mal mon propre corps, l'ayant laissé si longtemps se faire si maltraiter. Car ces choses arrivaient tous les jours, oui. Mais en compensation alors, je m'évadais, je sortais, je partais tout ce temps-là. En compensation de mon corps si souvent offert à l'autre, mais je ne dis pas, mon amour, je ne dirai pas : le client comprendra, le fournisseur.
Alors il y a encore parfois cette colère politique qui monte en moi, mon amour, et si l'on ne sait pas d'où elle vient, on va chercher encore un peu. Il y a cette colère contre les hommes, tout spécialement, et contre les groupes d'hommes, encore plus.
Il y a cette colère contre les brutes, tout spécialement, et contre les tous pareils, encore plus, tous sur le même modèle. Il y a cette colère contre les milices permanentes, à génération spontanée, que sont les groupes, les grappes, les moustiques d'hommes. Le genre qui obéirait et ne saurait faire que cela, obéir. Et transmettre les ordres, aussi, récupérer et transmettre sans rien vouloir savoir.
Il y a cette colère ici et je ne suis pas le seul, n'est-ce pas, mon amour, mais je ne sais pas, nous verrons bien. Il y a cette vraie colère libérale qui refuse l'assimilation, le tous ensemble. Oui : cette colère de vrai sauvage ou de civilisé, je ne sais plus, contre la brutalité des contremaîtres et des moustiques.
Alors quelqu'un crie une espèce de chose incompréhensible, depuis la foule, quelqu'un crie, cet infime, ce minuscule, et désigne. Quelqu'un crie qu'il faut tuer celui-là, qu'il faut lapider celle-là. L'infime salopard, la pure folle. Et alors c'est trop tard, mon amour. C'est pourquoi, peut-être, en face, ailleurs, de l'autre côté peut-être mais peut-être aussi du même, nous avançons légers, nous tenant la main, nos mains se frôlant, se quittant, se retrouvant, légers sans nos corps, fendant la foule, fendant la foule qui n'existe pas avec nos corps.
12. Elle chante "Just for the truth", des choses comme cela. Car il y a de l'espace, peut-être. Il y a de l'espace en elle, mon amour. Et cet espace-là se lit, il ne se voit pas mais il se retrouve et se lit en chaque geste d'elle, en chaque suspension, en chacun de ses rôles. En chacun de ses morceaux. Et s'il ne se voit pas spécialement, en effet, c'est qu'il ne se montre pas spécialement. Elle ne le montre pas : il est en négatif.
Cet espace lui avait manqué à lui, ce flou ou ce brouillé, cette imprécision ou ce mélange, à lui-moi. Le je ne sais pas, et c'était quelque part. Ce que cela lui avait fait, d'en manquer, comme à tous les gens qui en avaient manqué, peut-être, on ne savait toujours pas.
Alors il avait couché avec tout le monde, mon amour, pardon, avec n'importe qui. Et cela lui avait fait mal, amour, cela lui avait fait tout simplement mal à chaque fois, je m'en souviens si bien. La douleur, la douleur que lui causèrent tant de ces rencontres, l'espace creusé de force en lui, à chaque fois. De force, c'était terrible, et Calcutta.
Oui il avait fait cela, mon amour, il avait fait cela tout le temps, il avait manqué de cela tout le temps. Et les gens qui parlent, les gens qui parlaient : et leur gêne parfois, leur honte même, leurs corps dégueulasses, leurs espaces et leurs trous dégueulasses, insupportables. Et pendant tout ce temps, mon amour, la beauté. La beauté qui lui avait échappé, au minimum pouvait-on dire, au minimum.
Violence. Alors cela demandait peut-être la vigie dedans et les grandes oreilles de lapin, mon amour, à l'issue de ce parcours qui commençait. Et nous aurons des enfants. Et je t'aime. Et je dérive n'importe comment, je pense à toi tout le temps. Et j'adore ton très beau sexe. Et aussi l'autre sexe que tu as, ce soleil, ce mystère étincelant, tout en haut du front. Ton si beau visage.
Et l'on pouvait habiter dans cette ville au printemps comme de tout temps : il y avait ces villages, ces tous petits villages que l'on repérait ou que l'on ne repérait pas et qui se vivaient à pied, qui commençaient et finissaient ainsi, qui déployaient leur centre ainsi. Et toujours quelques personnes seulement les faisaient, ces tous petits villages en ville, un petit nombre, et la liste était connue.
Et c'était avec le temps, c'était comme cela que quelques personnes faisaient le centre et le monde, avec le temps qu'elles donnaient. Mais peut-être cela n'avait-il pas tant d'importance, le choix du lieu, mon amour, face à la grande blessure du monde : la grande blessure de ce monde qui partout nous aurait blessés, ou bien au contraire jamais n'aurait eu la moindre chance de nous blesser, nous qui l'avions reçue depuis toujours, mon amour, la grande blessure du monde au centre.
Et nous aurions eu de la chance, peut-être, d'avoir de tout temps reçu cela, mais rien n'était moins certain. Et rien n'était moins certain non plus que mon amour, mon amour. Car mon amour pliait et mon amour ployait, il te demandait sans cesse. Car mon amour était, je n'ose même pas le dire, si merveilleusement et si joyeusement incertain d'elle, mon amour.
Alors mon amour créait sans cesse une suite pour elle, une fantaisie, je ne sais pas, et un autre fantasme. Avec elle, pour elle, et pourvu que. Et est-ce que vraiment elle m'aimait ? Et ensuite un tout petit peu de silence, ou quelque chose qui y eût ressemblé. Mais encore peut-être, à tout de suite, l'incertitude et la confiance. 